"Le centre de la France était vraiment le berceau de la récupération,
et il était normal de retrouver des descendants de ces courageux
migrants auvergnats, limousins ou corréziens installés en
Bretagne, en Touraine, dans l'Aube et même dans le midi de la France,
où ils sont devenus avec les récupérateurs autochtones,
les industriels de la profession que nous connaissons aujourd'hui.
D'autres grossistes étaient souvent nés, ou tout au moins
leurs parents, quelque part dans cette Europe lointaine : Pologne, Lituanie
ou Ukraine et avaient choisi de s'installer en France, terre d'asile,
fuyant les pogroms qui décimaient régulièrement les
familles juives.
Tous, qu'ils soient auvergnats ou juifs, avaient en commun cette habitude
du travail acharné, de l'économie native, parfois maladive,
qui leur faisait ramasser, conserver ce qui semblait sans intérêt
pour les autres. Ils avaient également le sens du travail en famille.
En Bretagne, la population était nombreuse sur les côtes
et l'activité des ports, de la pêche, des conserveries, intense.
Mais les vieux cordages, les boîtes de conserves soudées
à l'étain, les vieux filets, les voiles, les métaux
des navires, tout cela était ramassé depuis longtemps. Alors
pourquoi, parcourant les campagnes, autant de chiffonniers, de "pilhaouer"
ou "pillotou", c'est à dire ceux qui travaillaient les
"pilhots" (en français : "pilots") mots qui
désignaient les chiffons utilisés dans la fabrication du
papier. C'était là en fait l'origine : le développement
des moulins à papier dans les vallées du Finistère
ou des Côtes d'Armor.
Au XIXème siècle,
la matière première de ces moulins était uniquement
le chiffon de coton. Ce chiffon provenait en partie des voiles, mais l'approvisionnement
n'était pas suffisant. Déjà en 1828, on savait que
les seules papeteries du Finistère consommaient par an 232 tonnes
de chiffons, et celles des Côtes d'Armor 457 tonnes. Alors, tous
les gars des Monts d'Arrée, trop nombreux sur un sol ingrat, avaient
fait ce double métier de colporteur et de "pilhaouer",
l'un complétant l'autre.
Les grossistes leur fournissaient tout ce qui était introuvable
dans ces campagnes isolées : du linge, le fameux mouchoir de Cholet
assez grand pour le nouer sur la tête quand le soleil tapait dans
les champs, de la vaisselle, des images pieuses. Et le pilhaouer allait
ainsi de ferme en ferme, troquant contre une cafetière ou des bols
à fleurs, des vieux chiffons mais également les peaux de
lapin et les petites sauvagines piégées durant l'hiver,
écureuils, martres, putois, renards, taupes
Rapportant son
butin chez le grossiste, le pilhaouer se réapprovisionnait en objets
de troc et gagnait quelques pièces avec ses vieux chiffons. Les
"gros" ou grossistes, dont les entrepôts se trouvaient
dans pratiquement toutes les grandes villes de Bretagne, étaient
le plus souvent de souche auvergnate ou corrézienne, plus rarement
bretonne.
A partir de 1900, les moulins à papier ont peu à peu disparu,
ou ont abandonné le chiffon comme matière première
au profit de la cellulose. Par contre, tous les produits de la ferme permettaient
aux paysans bretons de se faire un peu d'argent. Tout pouvait se troquer,
non seulement les peaux de lapin ou de sauvagines, mais également
les queues de cheval, les soies de porc pour en faire des brosses et des
pinceaux, ou les os qui servaient à faire de la colle ou des boutons.
Si les chiffonniers étaient de véritables commerçants,
les relations humaines et une ouverture d'esprit peu commune rendue nécessaire
par les contacts commerciaux, en aval comme en amont, leur permettaient
de mener à bien un métier ambulant devenu progressivement
une véritable industrie telle que nous la connaissons aujourd'hui."
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